Mauren Brodbeck : to be or appearing to be ?

C’est sur une frontière ténue, invisible, que se tient Mauren Brodbeck, à la lisière de l’être et du paraître !

Artiste totale, exploratrice multimédia et multi sensorielle, elle traverse les lignes et transgresse les catégories pour nous livrer un impressionnant corpus à travers ses récits étranges, autofictionnels ou processuels où elle se « met » en scène. Jouant et déjouant les codes, elle brise les catégories avec une esthétique tour à tour angoissante ou glamour qui désamorce la rigidité des représentations sociales de l’individu. Dans le sillage d’un Jeff Wall ou d’un Richard Prince, sa pratique photographique est un outil d’analyse et de réappropriation, confrontation de l’image « fantasmée », détournée, reproduite et diffusée à l’infini, avec son référent réel.

Ego ou essence ? Intime ou public ? Mauren Brodbeck aime nous perdre dans les méandres de ses multiples mémoires en fusionnant les temporalités dans un collage de souvenirs et d’anachronismes. Aucune frontière ne tient devant son énergie sauvage, elle laisse s’exprimer le « volcan créatif » mis en éruption par l’indomptable singularité de son travail. Et nous invite à faire de même.

Dynamiter les codes

Passionnée de sémiologie, influencée par la notion de « Persona » de Carl Jung, les travaux de Roland Barthes, Ballard ou encore Gilbert Rye et son « Ghost in the Machine », l’artiste questionne la liberté individuelle et dénonce sa dilution dans les structures mentales et dans le regard de l’autre. C’est pourquoi elle ne cesse de « réinventer » le réel, de sublimer sa « vacuité ». Son travail polysémique, est une réjouissante pulsion de vie qui dynamite de l’intérieur les codes visuels, sonores, cinématographiques, photographiques, de l’adaptation sociale et culturelle. Elle puise d’ailleurs essentiellement ses sources d’inspiration auprès de créateurs qui transgressent les catégories entre objets, installations, performances, images animées et musique, depuis les Dada jusqu’à Christian Marclay, en passant par John Cage, Nam June Paik, Martin Creed, Laurie Anderson et David Bowie !

Le genre féminin, au-delà du genre féministE

L’une des caractéristiques de Mauren Brodbeck est la puissante identité féminine qui traverse l’ensemble de sa pratique. Féministe donc, mais seulement à sa propre manière, son engagement se situe une fois de plus au-delà de toute ligne susceptible de brider sa pensée sauvage et créative. Tour à tour petite fille, jeune femme, mère, femme artiste, elle explore toutes les potentialités, toutes les variations de son identité déployée à travers différents archétypes, telle une Cindy Sherman multimédia : la guerrière, la mère, la magicienne, l’enchanteresse. Multiplicité de vies, identités multiples qui luttent pour trouver en elle leur forme juste et qui interagissent avec toutes celles qui cherchent à libérer leur regard. C’est la raison pour laquelle elle lance en 2017 le projet RawAndRadical, communauté sur le web pour les femmes artistes, afin d’échanger, à partir de ses propres expériences, autour de l’incroyable diversité des rôles qu’elles doivent assumer. Nourri de textes, d’images, de vidéos, de sons, de sessions « live », RawAndRadical est un espace expérimental et inspirant, une communauté imprévisible, fluctuante, « hors-système », permettant à chacune de dialoguer, de se surpasser, d’aller au-devant de ses rêves d’artiste et de femme.

LA, ville authentique

Elle évoque souvent Los Angeles où elle travaille régulièrement. Ville « authentique » parce que paradoxalement rêvée, capable de tous les excès, depuis l’écrasante banalité jusqu’au kitsch le plus spectaculaire. A l’instar d’Ed Ruscha, John Baldessari et les artistes de la côte ouest, elle confronte la culture Pop et les images toc à l’authenticité de ses habitants. Ainsi de ces portraits d’adolescents fragiles, dans la veine de Wolfang Tillmans, qui oscillent entre l’exhibition, la honte et la vulnérabilité, paradigmes de notre identité mouvante. Ainsi de ces bâtiments qui deviennent des personnes, des « pin-up », des robots, des futurs en marche. Ainsi de ces paysages urbains réinventés : réconciliation équivoque et contradictoire de la nature sauvage avec sa domestication.

Sample

L’esthétique décalée, colorée, presque « ado » dans son travail photographique, l’univers foisonnant, total de Mauren Brodbeck dans ses installations, ses « sessions » performatives, ses vidéos, empruntent largement aux pratiques culturelles actuelles, à « l’electronica », le « glam rock », le « néo soul », pour les détourner. C’est à travers la notion de « sample », de « boucle répétitive », de jeux interactifs et multipistes que l’artiste confère une forme artistique contemporaine, une matérialité physique à nos utopies de réalité augmentée. A travers son univers glamour, ludique, et pourtant dérangeant (l’inquiétante étrangeté freudienne), elle pratique de l’intérieur une exploration critique qui nous invite, plutôt que de nous y dissoudre, à nous réapproprier les règles, à court-circuiter le présent afin d’y explorer nos potentiels de singularité.

Mood Motel

L’artiste nourrit depuis plusieurs 2016 un projet évolutif, régulièrement réactivé, environnement total lui permettant d’expérimenter sa large gamme de formes artistiques. Mood Motel est une installation immersive, mettant en scène la charge symbolique et émotionnelle d’une chambre anonyme située dans un non-lieu où tout peut advenir. A travers un dispositif sophistiqué d’objets, de lumières, de sons, d’événements, de séquences cinématographiques, l’artiste renouvelle ici sa propre expérience du dédoublement. Au-delà de la vacuité inhérente à la perte de repères, à la dépersonnalisation sociale, le fantasme d’une renaissance façonne une nouvelle identité. Nous invitant à en expérimenter le potentiel, elle enrichit ce dispositif au fur et à mesure de ses présentations, transfigurant l’espace d’exposition en espace personnel d’expérimentation.

MOTEL DECONSTRUCTED

Dans son travail actuel, l’artiste franchit un pas de plus vers la dissémination et la subversion des frontières. Inspirée par les Dadas, elle filme, organise des Happenings, chante, joue, invite le public à entrer dans des récits improvisés, qui lui échappent volontairement, construits à partir du chaos et de la rencontre. A la fois dans et hors de l’espace d’exposition (réseaux sociaux, lieux alternatifs) Mauren Brodbeck explore ainsi le « Zeitgeist », l’alchimie des contrastes, de « l’entre-deux », dualités des diverses personnalités. Entrer dans le présent et dans la « présence », reconnaître et laisser affluer ses émotions, se libérer des conventions, croiser les mythologies urbaines avec l’éphémère, le spectacle : c’est tout le programme de ces « modules » qui tiennent autant de la performance que de la vidéo, de la musique que de l’installation. Incarnés dans le « lâcher-prise » de l’improvisation, ces « Urban Tales » convoquent la plasticité des corps, leurs interactions, explorent ces surfaces « sensibles » qui nous permettent d’être en relation au monde. Ce sont des rituels « purificateurs », des expériences concrètes qui nous invitent à exorciser le regard des autres, leur jugement, les enjeux de pouvoir liés à notre apparence physique.

Mauren y chante, y danse, s’y repose, scande, convoque le public dans une interaction qui se construit en fonction de la réalité du moment. Il lui suffit d’un ordinateur, d’une lumière, d’un micro et de quelques accessoires pour transfigurer l’espace avec son art sophistiqué de la mise en scène, lui permettant une réelle prise de risque, une véritable « esthétique relationnelle ». Cette expérience trouve également sa communauté sur le web,  alias « virtuel » de sa quête de partage autour du rituel, des enjeux artistiques et du corps social.

To be or appearing to be ?